Le printemps parcouru le corps de la libellule du diable vauvert à la minute même où le premier bourgeon pointât le bout de son nez, à la minute même où le soleil sortit son premier rayon de printemps, à la minute même où la vague façonna son rouleau de printemps, à la minute même où le vent confectionna son vol au vent de printemps, à la minute même où les fragrances de printemps se diluèrent dans l’atmosphère, à la minute même où le printemps décida de tuer enfin l’hiver qui avait fait tant de dégâts.
Le printemps naissait au milieu du carnage, au milieu des corps sans vie, au milieu du ravage causé par le tsunami de l’hiver.
La libellule du diable vauvert se sentit enfin revivre; elle était heureuse. Elle s’habilla rapidement, prit sa vieille sacoche et partit faire ses emplettes de printemps.
Chemin faisant, elle sautillait, elle chantait ….elle dansait même. Elle se surprit à crier : « c’est le printemps, vive le printemps »
C’est dans cette euphorie soudaine que l’accident se produisit. La libellule du diable vauvert heurta une souche qu’hélas l’hiver n’avait pas réussi à digérer et tomba de tout son long sur le chemin faisant. Sa vieille sacoche s’ouvrit et le contenu de celle-ci fut vomi d’un jet non seulement sur le chemin faisant mais aussi sur les bas côtés de celui-ci.
C’était la première catastrophe de ce printemps si prometteur.
La libellule du diable vauvert se mît à pleurer des larmes si chaudes qu’aujourd’hui encore le sol du chemin faisant en garde la trace. Elle mît longtemps avant de se ressaisir.
Elle récupéra sa vieille sacoche, la regarda sous toutes les coutures et comprit l’ampleur du désastre. A l’exception d’un vieux trou qu’elle transportait depuis sa tendre enfance, tout le reste était vomi ça et là. Que faire? Elle était seule. Elle cria, elle hurla, elle frappa sur le sol du chemin faisant ….personne ne l’entendit. Elle dût se résoudre à prendre en charge la récupération du contenu de sa vieille sacoche.
C’est ainsi qu’elle récupéra en premier lieu un vieux noyau de cerise…le noyau de la cerise qui se trouvait sur un gâteau, son gâteau d’anniversaire. Mais quel âge avait-elle donc à cette époque? Elle ne savait plus. J’aurai du l’inscrire, pensât-elle. Elle récupéra ensuite quelques ronds dans l’eau, souvenirs de vacances. Plus loin encore, elle découvrit la photo jaunie de ses parents. Ils étaient jeunes et l’amour se lisait dans leurs yeux. La libellule du diable vauvert ne pût s’empêcher de penser à la première fois où ses parents avaient fait l’amour. Elle était le fruit de ce premier coït …c’est du moins ce qu’elle croyait. Les parents ne se confient jamais à leurs enfants à ce sujet.. Quand était-elle née ? La question l’obsédait. Son âme s’etait-elle détachée de la voûte céleste pour rejoindre cette ovule juste au moment où le plus fort des spermatozoïdes l’avait fécondée. Quand suis-je devenue la libellule du diable vauvert ? Quand ? Mon âme retournera-t-elle un jour éclairer l’univers comme une étoile perdue au milieu de l’infini ? Ne pas savoir l’attristait.
Devant le désastre de sa sacoche éventrée dont le contenu jonchait le chemin faisant, elle ne pût retenir ses larmes. Des larmes, parlons-en ….elle en retrouva une paire sur le bas côté du chemin faisant. Étaient-ce des larmes de joie ou des larmes de peine ? Elle avait oublié. Peut-être que la première larme était une larme de joie et l’autre une larme de peine ou l’inverse. A quoi bon garder des souvenirs pensa-t-elle si c’est pour les oublier. C’était comme le noyau de cerise….quel âge avait-elle ? Quelles larmes avait-elle? Ne pas se souvenir l’attristait davantage. Au gré de ses recherches, elle retrouva une tâche de sang. La première goutte de ses premières règles se souvint-elle. Elle ne pût s’empêcher de se remémorer ce torrent de sang qui la traversa dans la douleur mois après mois, années après années et maintenant que la source se tarissait, elle soufrait encore. Quelle existence pensa-t-elle? Souffrir pour venir, souffrir pour partir. La tristesse l’envahit encore plus profondément et plus durablement . Ses yeux noyés dans les larmes l’empêchaient de récupérer le contenu de sa vieille sacoche. Ses mains tremblaient et elles cherchaient à l’aveuglette. Elle finit par retrouver une vieille paire de gants, usée ça et la. Chaque blessure, chaque usure correspondait à un geste qu’elle avait posé durant sa vie. Récupérer le contenu de sa vieille sacoche tournait au désastre, au cauchemar…chaque objet qu’elle retrouvait, rouvrait une blessure qu’elle avait mise des années à tenter de cicatriser…..en vain dût-elle admettre. Elle retrouva un coup de fusil, un trèfle à quatre feuilles, deux cordons ombilicales , un couteau suisse, un poil pubien, un poil anal.Elle reconnut ces deux derniers objets à l’odeur. Cela lui rappela la première fois qu’elle avait fait l’amour et se souvint des deux larmes qu’elle avait récupérées. Il y avait bien une larme de tristesse d’abord et une larme de joie ensuite. Elle repris espoir et continua son difficile travail. Elle retrouva une paire de chaussettes pliée à l’ancienne. C’était sa mère qui lui avait appris cette technique. Sa mère partie trop tôt sans lui avoir dévoilé tous ses secrets. Elle me manque; son sourire me manque; ses encouragements me manquent; elle aurait pu m’aider dans ce moment difficile.
Elle heurta un haricot déjà en fleur, prêt à porter ses fruits. Elle se souvint de ce haricot qu’elle transportait dans sa vieille sacoche depuis tant d’années. En tombant et sous l’effet de ce printemps si vigoureux, il avait germé, il avait fleuri et maintenant ses fleurs devenaient des fruits. La libellule du diable vauvert ne pût s’empêcher de penser que ce haricot était comme un désir. Un désir que vous entretenez pendant des années et qui las d’attendre finit par devenir réalité, fruit d’un long mûrissement, fruit d’un projet enfin concrétisé.
La libellule du diable vauvert retrouva encore un dring-dring de sonnette, une bouteille à la mer, un goutte de sueur et un pigeon voyageur. Le compte y était presque se dit-elle. Non, elle n’avait pas de raton laveur, ni de fourmis dans les jambes.
Soudain, la nuit tomba. Le travail était presque terminé. La libellule du diable vauvert savait qu’il lui restait un dernier objet à trouver. Heureusement la lune était pleine, pleine de lumière, pleine de beauté aussi. La lune finit par faire briller un objet étrange , un objet d’un brillant subtil tantôt très transparent, tantôt rosé, tantôt bleuté , un objet unique au monde, un objet à la beauté rarissime. Il s’agissait d’un diamant taillé en forme de cœur et incrusté d’or. D’habitude, c’est l’inverse, l’or est incrusté de diamants. Non, vous m’avez bien compris, un artisan avait réussi à incruster de l’or dans un diamant d’une pureté et d’un éclat exceptionnel.Cet objet unique était l’œuvre d’un intouchable hindou. Celui-ci avait vécu dans la misère, dans la.puanteur et la crasse d’un petit village situé le long du Brahmapoutre entre l’Inde et le Tibet. Il avait travaillé toute sa vie pour tailler cette pierre précieuse. Pour tailler du diamant, il faut du diamant. Il avait cherché, il avait trouvé. Cet homme était si croyant que chaque jour de sa vie, il parvint à faire un offrante à son Dieu Vishnu Chaque jour, il faisait sept fois le tour de son temple et offrait à son Dieu un peu de poussière de diamant, fruit bien involontaire de son travail.
Le vieil hindou, mais il avait commencé jeune, ne s’arrêtait de travailler que pour dormir dans le rickshaw de son grand-père et qu’il stationnait au milieu de ses frères et sœurs intouchables comme lui. Toute sa vie, il eut pour seul toit, la voûte céleste. Il vivait dehors, à côté des égouts et dans les déchets pourris de son village. Le diamant cœur compte 59 facettes, chaque facette veut dire « je t’aime » . Seuls, les êtres purs peuvent le tailler. Notre vieil hindou réussit non seulement à tailler le diamant cœur mais en plus, il parvint à incruster de l’or dans chacune des facettes. Aucun homme à ce jour n’a pu réussir cette prouesse. Une fois son chef d’œuvre terminé, notre vieil hindou intouchable se rendit chez le Marahdja de son royaume. Au moment où il tendit l’objet à son Marahdja pour lui offrir, il rendit son âme à Vishnu. Son destin était accompli et Vishnu l’accueillit dans son paradis. Certain pense, mais ce n’est sur, que Vishnu le récompensa en le reincarnant en libellule….l’histoire du tailleur de diamant intouchable est loin d’être finie.
Vous avez hâte de savoir comment le diamant cœur finit par aboutir dans la vieille sacoche de la libellule du diable Vauvert. La suite n’est pas triste.
Le Marahdja était un homme riche qui possédait cent et une pièces à son palais. Dans chaque pièce de son château, il logeait une de ses femmes. Au plafond de chaque pièce était dessinée une position pour faire l’amour. Chaque femme faisait l’amour avec le Marahdja en suivant la position indiquée au plafond. C’était pratiqué et rassurant à la fois.
Un jour une femme distraite sans doute ou moins soumise eut l’audace de ne pas suivre la position indiquée au plafond. Elle choisit de regarder le Marahdja dans les yeux en faisant l’amour. Le Marahdja en fut si troublé et si ému qu’il décida de récompenser l’audacieuse. Ainsi donc, une femme est capable de faire l’amour dans plusieurs positions pensa-t-il. Et ce regard brûlant dans ses yeux, quelle douceur, quelle profondeur ? Cette femme devint sa favorite. En échange du bonheur donné, il lui offrit, le diamant cœur. Cette femme n’était autre que la grand-mère de la libellule du diable vauvert, la libellule à la vieille sacoche, à celle-là même qui a chuté sur une racine et dont le contenu de la sacoche s’est répandu sur le chemin faisant. La grand-mère avait offert ce cadeau à sa fille qui l’avait ensuite offert à sa fille.
La libellule du diable vauvert ramassa le diamant cœur et le porta à sa gorge et c’est là que l’improbable se produisit, le diamant cœur s’incrustât dans sa poitrine et se mît à battre. Le rythme des battements étaient étrangement élevé. Qu’à cela ne tienne pensa la libellule du diable vauvert, je le garde pour la vie.
Ravigotée par ce miracle, notre héroïne malgré elle, prit sa vieille sacoche en main. A l’exception du haricot qu’elle n’eut pas la force de déplanter, elle avait tout. Elle continua le chemin faisant et finit par arriver au bord du fleuve. Le fleuve était large mais heureusement, le chemin faisant débouchait sur un pont qu’elle emprunta.
Elle s’arrêta au milieu du pont et prit la plus grande décision de sa vie à ce moment là, Elle jeta sa vieille sacoche dans le fleuve. Le fleuve était si rapide à cet endroit que personne n’entendit le bruit que fit la vieille sacoche au contact de l’eau.
La libellule du diable vauvert continua son chemin et parvint de l’autre côté du pont où l’été l’attendait. Son diamant cœur se mît à battre normalement. Elle était à l’automne de sa vie.