Texte libre écrit par Maurice Dalambaix sous la contrainte du temps, celui qui passe et celui qui glace.
Partir, c’est mourir un peu. Ecrire, c’est vivre davantage.
André Comte-Sponville
Le réchauffement climatique a parfois des conséquences inattendues. L’histoire qui m’a été rapportée par une jeune dame, qui m’a parue sincère, est si triste que j’ai hésité à la retranscrire.
Cette histoire ne présage rien de bon pour l’avenir de l’homme. Finalement, il m’est apparu important de l’écrire pour mettre les hommes en garde. S’agit-il encore d’une de ces « fake news » qui inondent les réseaux sociaux ? S’agit-il d’un fait réel perdu dans l’océan des nouvelles qui se murmurent de bouche à oreille et d’oreille à bouche comme le virus passe d’un homme à l’autre ? S’agit-il de ce fait réel mais improbable ? La jeune dame m’a paru si sincère et si triste que je suis tenté de la croire. Alors profitez de ma naïveté et poursuivez votre lecture. Vous ne serez pas déçu.
L’histoire :
Ce matin, la demande du poète a été exaucée. Demain, il sera euthanasié.
L’été ressemble à l’automne, l’automne ressemble à l’hiver, l’hiver ressemble au printemps, le printemps ressemble à l’été. Les quatre saisons se sont diluées dans la touffeur d’un monde de plus en plus chaud.
Ce matin, la demande du poète a été exaucée. Demain, il sera euthanasié.
Les larmes sèches et évaporées du poète ne suffisent plus à arroser les fleurs qui se meurent pétale après pétale. Le sol est aride et désertique. Le vent emporte les graines devenues stériles au cimetière des fossiles enfuis dans le sable.
Ce matin, la demande du poète a été exaucée. Demain, il sera euthanasié.
Un ours affamé tourne en rond sur un morceau de banquise. Celui-ci dérive au milieu des océans. Chaque vague délaye à chaque ressac la glace et la bête qui finiront par disparaitre au milieu des flots.
Ce matin, la demande du poète a été exaucée. Demain, il sera euthanasié.
Un vieil homme oublié sur son atoll s’enfonce chaque jour un peu plus. Bientôt il ira rejoindre ce qu’il reste d’une barrière de corail ayant perdu ses couleurs. Il finira dans les abysses de la terre au milieu d’un cloaque immonde.
Ce matin, le poète a été exaucé. Il est mort euthanasié.
Derrière son corbillard tiré par un cheval éreinté suivent les quatre saisons habillées des haillons de l’automne, une couronne de fleurs sans pétale, un ours affamé et mal léché et finalement à la traine un vieil homme qui vivait jadis heureux sur son atoll.
Au fond de l’église une jeune dame scandaleuse, la poitrine ouverte, les seins à l’air a écrit en lettres capitales sur son corps en révolte : « Non, à la mort du poète ». Elle est la seule à pleurer. Ses larmes sont si chaudes et si abondantes que les lettres s’effacent lentement pour ne laisser que des trainées noires sur sa peau fatiguée et larmoyante.
Tout ce qui inspirait jadis le poète avait disparu sauf l’amour.
C’est pourquoi, j’ai cru en l’histoire de cette jeune dame scandaleuse.
L’amour est cette flamme faiblarde et vacillante, ce tison rougeoyant, cette braise encore chaude qu’il faut réanimer pour sauver le poète. Souffler et soufflez encore, le monde revit, le poète ressuscite.
Morale :
Tout histoire a sa morale. Chaque morale a ses histoires.
Vous n’y échapperez pas.
Que vous le vouliez ou non, le poète est au sommet de la pyramide de l’écosystème des hommes. En tuant le poète, c’est sa famille que vous tuez, c’est votre famille que vous assassinez. C’est votre suicide que vous programmez.
Non, à la mort du poète.